Burundi : La difficile unification des taux de change

Le gouvernement burundais rejette la recommandation du FMI d'une unification rapide des taux de change, craignant un choc inflationniste et des difficultés politiques. Cette position du gouvernement burundais est motivée par la peur qu'un ajustement brutal du franc burundais n'entraîne une hausse significative des prix, notamment par le biais de l'inflation importée, et par les potentielles répercussions politiques d'une telle mesure. L'économie du Burundi traverse une phase de distorsion systémique aiguë, où le coût du maintien du double marché excède désormais celui d'une réforme de transition. Les mesures administratives visant à contrôler l'accès aux devises étrangères montrent leurs limites et ne peuvent remplacer durablement les mécanismes de l'offre et de la demande. La pénurie de devises au Burundi est passée d'un problème conjoncturel à une difficulté structurelle, paralysant l'appareil productif national.

Le statu quo insoutenable

Le taux de change officiel surévalué permet au gouvernement d'acquérir des devises étrangères à un coût réduit pour certaines dépenses publiques, notamment le service de la dette extérieure et les missions diplomatiques. L'accès à ces devises au taux officiel subventionné, fourni par la Banque de la République du Burundi (BRB), est perçu comme une ressource politique précieuse, générant des « rentes de rationnement » pour les acteurs économiques. Ces rentes se manifestent par les avantages indus que certains acteurs peuvent tirer de l'accès privilégié à des devises à un taux artificiellement bas, créant ainsi des distorsions sur le marché et des opportunités d'arbitrage. Le maintien de ce taux officiel surévalué provoque une pénurie de devises au sein du circuit bancaire formel, ce qui contraint la BRB à un rationnement. Ce rationnement institutionnalisé limite l'accès aux devises pour la majorité des opérateurs économiques, les poussant vers des marchés alternatifs.

L'assouplissement monétaire, l'augmentation de la masse monétaire et les coûts de transaction liés à l'informalité accentuent la dépréciation du franc burundais sur le marché libre. Le marché parallèle intègre une prime pour l'informalité et le risque réglementaire, les acteurs économiques étant prêts à payer davantage pour une continuité d'approvisionnement garantie. Cette prime reflète non seulement le coût de l'accès aux devises en dehors des canaux officiels, mais aussi la nécessité pour les entreprises de maintenir leurs opérations face à la pénurie du marché formel. La situation du Burundi se caractérise par un déséquilibre structurel de la balance des paiements, avec une offre limitée de devises étrangères provenant d'une base d'exportation étroite et une forte demande pour les importations. Cette configuration structurelle rend le pays particulièrement vulnérable aux chocs externes et maintient une pression constante sur le franc burundais. Dans les pays où l'écart entre les taux officiel et parallèle est faible, le taux de change est flexible, les agents ont un accès plus facile aux devises étrangères, et la banque centrale dispose d'un ancrage crédible et de réserves suffisantes. Cette flexibilité permet une meilleure adaptation de l'économie aux réalités du marché mondial et réduit les incitations à l'informalité.

Les freins à la réforme

Le gouvernement burundais craint qu'un ajustement brutal du franc burundais n'entraîne une hausse significative des prix, notamment par le biais de l'inflation importée. Cette inquiétude est d'autant plus pertinente que le pays dépend fortement des importations pour de nombreux biens de consommation et de production. Les autorités expriment également des doutes quant à la capacité d'une dévaluation à stimuler rapidement les exportations du Burundi, telles que le café et le thé, en raison de contraintes structurelles de production et d'une faible élasticité des prix. Les responsables burundais estiment que les produits d'exportation traditionnels du pays ne réagiraient pas suffisamment vite à une modification du taux de change pour compenser les effets négatifs d'une dévaluation, comme l'augmentation du coût des importations. Les contraintes structurelles incluent notamment des problèmes d'infrastructures, un accès limité au financement pour les producteurs, et une faible diversification des produits exportés.

Un risque majeur lié à l'unification des taux de change est l'effet de « surréaction » (overshooting) et la spirale dépréciative qui pourrait survenir si le marché monétaire était libéralisé sans réserves de change suffisantes. Cette situation pourrait entraîner une dépréciation excessive et rapide de la monnaie nationale, déstabilisant davantage l'économie. La Banque de la République du Burundi (BRB) se retrouverait alors dans une position délicate pour intervenir et stabiliser le marché, d'autant plus qu'elle serait confrontée à une demande accrue de devises dans un contexte de réserves limitées.

Au Burundi, un ajustement ne peut pas être réalisé uniquement par le biais des réserves en raison de contraintes externes pesant sur celles-ci. Toute tentative de régulation par les réserves serait insuffisante pour contrer les pressions du marché, car le volume des réserves disponibles est souvent bien en deçà des besoins pour une intervention efficace. Un ajustement brutal des prix risquerait par ailleurs une transmission rapide à l'inflation pour les biens essentiels, dont une grande partie est importée. Une telle inflation affecterait directement le pouvoir d'achat des ménages et pourrait générer des tensions sociales, menaçant la stabilité du pays. La dépendance du pays aux importations pour des produits de première nécessité rend l'économie particulièrement vulnérable aux chocs de change, car toute dépréciation se traduit immédiatement par une augmentation du coût de la vie.

Les bénéfices potentiels de l'unification

L'unification des taux de change au Burundi pourrait potentiellement atténuer les pénuries de devises étrangères et de carburant, des problèmes qui affectent actuellement l'économie de manière significative. L'établissement d'un taux de change plus réaliste est susceptible d'inciter les importateurs à augmenter l'approvisionnement en biens dans le pays, contribuant ainsi à stabiliser le marché et à réduire les pressions inflationnistes dues aux pénuries. Cette réforme monétaire pourrait également entraîner un retour des flux financiers formels. Ces flux incluent notamment les investissements directs étrangers, les transferts de la diaspora et les recettes d'exportation, qui contournent actuellement les canaux officiels en raison de la distorsion des taux et de l'incertitude économique. Le retour de ces capitaux serait clé pour dynamiser l'économie et renforcer les réserves de la BRB.

Un taux de change unique encouragerait les producteurs, en particulier ceux de café, à vendre leurs produits via les canaux officiels burundais. Cela réduirait le recours à la contrebande, qui prive l'État de recettes importantes et désorganise les filières légales, tout en garantissant aux producteurs un prix plus juste et en phase avec le marché. En simplifiant le cadre monétaire, le Burundi pourrait restaurer la confiance des acteurs économiques et des investisseurs, favorisant une meilleure intégration dans les circuits financiers internationaux. Ces mesures sont perçues comme essentielles pour surmonter les défis structurels de l'économie burundaise, en particulier la pénurie chronique de devises, et pour encourager une croissance économique plus durable et inclusive.

Les conditions d'une transition réussie

Une dévaluation mécanique provoquerait une augmentation immédiate de la valeur en monnaie locale de la dette publique libellée en devises étrangères, ce qui dégraderait les ratios dette/PIB. Pour une résolution durable de l'écart de taux de change, le FMI estime qu'une transition progressive vers une plus grande flexibilité du taux officiel est nécessaire. Cette démarche devrait être associée à des politiques monétaires et budgétaires rigoureuses, et bénéficier du soutien des bailleurs de fonds pour reconstituer les réserves extérieures. Sans un tel soutien, le risque de déstabilisation économique et sociale est élevé.

Une unification réussie exige un ancrage rigoureux des politiques économiques. Cela inclut notamment un passage graduel d'un taux fixe à un « crawling peg » géré par la Banque de la République du Burundi (BRB). Le « crawling peg » permettrait une flexibilité contrôlée du taux de change, s'ajustant progressivement aux conditions du marché sans provoquer de chocs brusques. L'obtention d'un programme d'aide financière massif du FMI, tel qu'une Facilité élargie de crédit (FEC), est jugée indispensable pour reconstituer les réserves de la banque centrale et rassurer les marchés sur la capacité du pays à gérer cette transition. Ce soutien financier serait un signal fort pour les investisseurs et les partenaires internationaux. Des filets de sécurité sociale ciblés, financés par les partenaires au développement, sont également nécessaires afin de protéger le pouvoir d'achat des ménages les plus pauvres pendant la phase d'ajustement des prix du carburant et des produits de première nécessité. Ces mesures d'accompagnement social sont cruciales pour atténuer l'impact de la réforme sur les populations les plus vulnérables et garantir la cohésion sociale durant cette période de transition économique.