Suspension des activités académiques dans l'Est de la RDC : Entre sécurité et avenir de la jeunesse

Photo de la semaine-RDC : Kinshasa ferme les universités de Goma et Bukavu, Mukwege alerte sur un « épistémicide lent »
Photo via Sosmediasburundi

Le gouvernement congolais a pris une décision majeure impactant l'avenir éducatif de milliers de jeunes, en suspendant les activités académiques et para-académiques dans onze établissements publics d'enseignement supérieur situés dans les villes de Goma et Bukavu. Cette mesure drastique, annoncée par les autorités, reflète une préoccupation croissante face à la situation sécuritaire dégradée dans l'Est de la République Démocratique du Congo.

Cette décision a été officiellement prise par la ministre de l'Enseignement supérieur et universitaire, Recherche scientifique et Innovations, Marie-Thérèse Sombo. Elle a été formalisée et stipulée dans un arrêté ministériel signé le 20 août, conférant ainsi un caractère exécutoire et immédiat à cette directive. La mesure concerne spécifiquement des institutions publiques d'enseignement supérieur et universitaire opérant dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, des régions de l'Est de la RDC qui sont depuis plusieurs mois le théâtre de conflits et d'une instabilité persistante. La portée de cette suspension est significative, touchant un nombre important d'étudiants et de personnels académiques dans ces zones fragilisées.

Contexte sécuritaire tendu

La suspension des activités académiques intervient dans un contexte sécuritaire particulièrement tendu et volatile dans l'Est de la RDC. La coalition AFC-M23 a en effet considérablement étendu son contrôle territorial dans la région. Elle a pris le contrôle de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, en janvier 2025. Quelques semaines plus tard, en février 2025, la même coalition a également étendu son emprise sur Bukavu, la capitale de la province voisine du Sud-Kivu. Ces avancées militaires ont eu des répercussions majeures sur la vie civile et institutionnelle des deux provinces.

La coalition AFC-M23 est dirigée par Corneille Nangaa, dont le leadership est au cœur des opérations militaires et politiques de ce groupe armé. Les autorités congolaises ont publiquement accusé la coalition AFC-M23 d'être activement soutenue par le Rwanda, une allégation qui a exacerbé les tensions diplomatiques et sécuritaires entre les deux pays. Le Rwanda, de son côté, a fermement démenti soutenir l'AFC-M23, rejetant ces accusations comme infondées. Selon ses déclarations officielles, Kigali nie toute implication dans le conflit aux côtés de la coalition. En retour, le Rwanda a formulé des accusations à l'encontre de la République Démocratique du Congo et du Burundi, affirmant que ces derniers soutiennent les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé dont la présence dans la région est une source de préoccupations sécuritaires de longue date. Cette spirale d'accusations mutuelles complexifie davantage la résolution du conflit et justifie, selon Kinshasa, des mesures exceptionnelles comme la suspension académique.

Impact sur les étudiants et les institutions

La suspension des activités académiques et para-académiques couvre l'ensemble des processus universitaires, englobant une vaste gamme d'opérations essentielles au fonctionnement normal des établissements d'enseignement supérieur. Elle inclut spécifiquement l'interdiction des inscriptions de nouveaux étudiants, des réinscriptions pour les étudiants déjà en cours de cursus, l'arrêt de l'enseignement en présentiel ou à distance, la suspension des évaluations sous toutes leurs formes, l'interruption des délibérations des jurys, ainsi que tout acte académique susceptible de mener à la délivrance d'un diplôme pour l'année universitaire 2026-2027. Cette mesure vise à geler complètement l'activité de onze établissements d'enseignement supérieur, les plaçant dans une situation d'inactivité forcée pour une durée indéterminée.

À Goma, plusieurs institutions publiques d'importance capitale pour la formation des jeunes sont directement concernées par cette directive ministérielle. Parmi elles figurent l'Université de Goma (UOG), l'Institut supérieur de commerce de Goma (ISC-Goma), l'Institut supérieur des techniques médicales de Goma (ISTM-Goma), l'Institut supérieur des techniques appliquées (ISTA) et l'Institut supérieur pédagogique (ISP-Goma). Ces établissements, tous situés dans le Nord-Kivu, une des provinces les plus touchées par l'insécurité et les déplacements de populations, voient leurs portes fermées aux activités académiques.

Dans la ville de Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, la mesure affecte également un ensemble d'institutions publiques essentielles au développement éducatif de la province. L'Université officielle de Bukavu (UOB) est concernée par cette décision, de même que l'Institut supérieur de commerce de Bukavu (ISC-Bukavu), l'Institut supérieur des techniques médicales de Bukavu (ISTM-Bukavu), l'Institut supérieur pédagogique de Bukavu (ISP-Bukavu), l'Institut supérieur de développement rural (ISDR-Bukavu) et l'Institut supérieur des arts et métiers (ISAM-Bukavu). La décision s'applique de manière uniforme et sans distinction à toutes ces institutions publiques d'enseignement supérieur dans la province du Sud-Kivu, soulignant l'ampleur de la crise perçue par le gouvernement.

Cependant, une exception notable a été prévue pour les étudiants qui sont sur le point d'obtenir leur diplôme durant l'année universitaire 2025-2026. Ces derniers sont autorisés à finaliser leurs évaluations et l'achèvement de leur cursus au sein d'autres institutions reconnues, offrant ainsi une alternative clé pour ces finissants qui pourraient autrement voir leurs efforts réduits à néant. Cette disposition vise à minimiser l'impact direct sur les étudiants les plus avancés dans leur parcours académique, leur permettant de ne pas perdre une année entière ou de ne pas voir leurs études interrompues de manière irrémédiable à un moment critique.

Réactions et critiques

La suspension est en vigueur jusqu'à nouvel ordre, ce qui signifie qu'aucune date de reprise n'a été fixée ni annoncée par les autorités congolaises. La ministre Marie-Thérèse Sombo a invoqué une situation sécuritaire particulièrement préoccupante pour justifier cette mesure exceptionnelle, arguant que la sécurité des étudiants et du personnel académique ne pouvait être garantie dans les conditions actuelles. L'absence d'un calendrier de reprise ajoute à l'incertitude et à l'inquiétude des étudiants, des parents et des enseignants.

La décision gouvernementale a rapidement suscité des réactions et des critiques de diverses parts. Le mouvement AFC-M23, principal acteur armé de la région, a réagi le 26 août en dénonçant publiquement la suspension des cours. Cette dénonciation intervient alors que le mouvement est lui-même au cœur des tensions sécuritaires qui ont conduit à cette mesure. Le même jour, Denis Mukwege, le prix Nobel de la paix, a fait une déclaration poignante concernant la situation, la qualifiant d'« épistémicide lent ». Le docteur Mukwege, connu pour son engagement en faveur des droits humains et de la paix, a ajouté avec force que « L’éducation de nos jeunes est sacrée et non négociable », soulignant ainsi l'importance fondamentale de l'accès à l'enseignement et le danger que représente cette interruption pour l'avenir de la jeunesse congolaise.

L'ancienne sénatrice congolaise Francine Muyumba a également interpellé le gouvernement de Kinshasa, l'appelant avec insistance à reconsidérer sa décision de suspendre les activités académiques. Ses propos se sont ajoutés à un chorus de voix exprimant des préoccupations quant aux conséquences à long terme de cette mesure. Ces réactions mettent en lumière les inquiétudes profondes quant à l'impact durable de cette suspension sur le développement intellectuel et professionnel de la jeunesse des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, des régions déjà lourdement éprouvées par des années de conflits et d'instabilité. La question de l'accès à l'éducation dans les zones de conflit reste un défi majeur pour la RDC.