Plusieurs ressortissants congolais ont été arrêtés ces derniers mois à Uvira, au Sud-Kivu, et à Bujumbura, au Burundi. Ces arrestations concernent des individus soupçonnés d'exprimer des opinions critiques sur la situation sécuritaire dans l'est de la RDC ou de publier des analyses sur la gouvernance et les opérations militaires. La nature de ces critiques et analyses, souvent diffusées sur les réseaux sociaux ou via des plateformes en ligne, semble être un facteur clé dans ces appréhensions. Certains des individus arrêtés et remis aux autorités congolaises ont ensuite été transférés vers les prisons de Kinshasa, la capitale de la République Démocratique du Congo. Ces transferts s'inscrivent dans le cadre d'une coopération bilatérale renforcée entre le Burundi et la République Démocratique du Congo, soulevant des questions sur les procédures légales et le respect des droits fondamentaux.
Témoignages et cas individuels
Les récits de ces arrestations et transferts mettent en lumière plusieurs cas individuels, illustrant l'ampleur du phénomène. Alexis Ngwega, un analyste reconnu pour ses commentaires sur la situation politique et sécuritaire régionale, a été arrêté à Bujumbura avant d'être transféré à Kinshasa. Son cas est devenu emblématique des préoccupations concernant la liberté d'expression. Le travailleur humanitaire Babunga Benjamin Watuna a également été arrêté à Bujumbura par les services de renseignement burundais le mardi 26 mai 2026. Cette arrestation d'un acteur de l'aide humanitaire a particulièrement alarmé les organisations de défense des droits humains.
D'autres personnes appréhendées dans ce contexte ont choisi de fuir, cherchant refuge dans les pays voisins. Selon des témoignages recueillis, plusieurs d'entre elles ont fui vers la Tanzanie, l'Ouganda ou Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, pour échapper à d'éventuelles arrestations ou transferts. Ces départs forcés soulignent le climat de peur et d'incertitude qui prévaut parmi les opposants ou les critiques du régime.
Parmi les autres cas documentés, Ir. Jean-Pierre Zembezembe a été arrêté à Beni, dans le Nord-Kivu, alors qu'il cherchait à obtenir un passeport. Les motifs précis de son arrestation n'ont pas été clairement établis, mais elle s'inscrit dans un schéma plus large d'interpellations de citoyens congolais. Me Muzingwa, un défenseur des droits humains bien connu dans la région, a été arrêté à Uvira puis transféré à Kinshasa avant d'être relâché ultérieurement. Sa libération, bien que bienvenue, n'a pas dissipé les inquiétudes concernant les conditions de sa détention et les raisons initiales de son arrestation. Parmi les personnes concernées par ces mesures figurent également Maître Mega d'Uvira et le comédien Kiroka, dont les arrestations ont suscité l'émoi dans leurs communautés respectives. Ces arrestations s'inscrivent dans un contexte de critiques croissantes concernant la coopération sécuritaire entre le Burundi et la RDC, et les méthodes utilisées pour gérer la dissidence.
Contexte sécuritaire régional
Depuis février, plusieurs Congolais ont été arrêtés à Uvira et à Bujumbura, certains étant accusés de collaboration présumée avec l'Alliance Fleuve Congo (AFC) ou le Mouvement du 23 Mars (M23), des groupes armés actifs dans l'est de la RDC. Ces arrestations s'inscrivent dans un contexte de coopération sécuritaire renforcée entre la RDC et le Burundi, visant officiellement à stabiliser une région en proie à des conflits persistants. Des sources sécuritaires congolaises ont indiqué que plusieurs ressortissants soupçonnés de liens avec le M23 ou de collaboration avec le Rwanda ont été appréhendés au Burundi et remis aux autorités congolaises. Ces remises s'effectuent dans le cadre de protocoles bilatéraux, mais leur opacité soulève des questions quant au respect des droits des personnes concernées. Certains des individus ainsi remis ont été transférés vers les prisons de Kinshasa, alimentant les préoccupations des organisations de défense des droits humains.
La présence militaire burundaise dans l'est de la RDC est significative. Des dizaines de milliers de soldats burundais sont déployés dans l'est de la RDC depuis août 2022, dans le cadre d'opérations conjointes visant à combattre les groupes armés. Le mouvement rebelle M23, en particulier, est actif depuis fin 2021 et contrôle des zones stratégiques au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, compliquant davantage la situation sécuritaire. Kinshasa, la capitale congolaise, accuse ouvertement le Rwanda de soutenir le M23, une allégation que Kigali dément en retour, accusant à son tour la RDC et le Burundi de soutenir les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé composé en partie d'anciens génocidaires rwandais.
Cette dynamique complexe de déploiements militaires et d'accusations mutuelles crée un environnement propice à des mesures sécuritaires drastiques. Des troupes de l'armée burundaise ont été déployées vers le Sud-Kivu en traversant le lac Tanganyika après le retrait du M23 des zones d'Uvira et de la plaine de la Rusizi. Ce déploiement, bien que présenté comme une réponse aux mouvements du M23, s'accompagne d'une intensification des opérations de renseignement et de sécurité, menant aux arrestations et aux transferts décrits. La coopération entre les services de sécurité des deux pays, bien que jugée nécessaire par les autorités pour contrer les menaces, est perçue par certains comme un outil permettant de cibler les voix critiques.
Réactions et appels à la vigilance
Face à cette situation, des voix de la société civile ont dénoncé ces arrestations, les qualifiant de mesures visant des individus en fonction de leurs opinions ou de leurs positions. Ces organisations estiment que de telles pratiques mettent en péril les libertés fondamentales, notamment la liberté d'expression et le droit de critiquer la gouvernance et les opérations militaires sans crainte de représailles. Les préoccupations sont d'autant plus vives que les procédures d'arrestation et de transfert manquent souvent de transparence.
Les organisations de défense des droits humains ont lancé des appels pressants au respect de ces libertés. Elles insistent sur l'importance de garantir le droit à un procès équitable pour toutes les personnes détenues, conformément aux normes internationales et aux lois nationales. Elles ont également souligné l'importance de garantir les garanties légales dans le traitement de ces affaires, exigeant que les personnes arrêtées soient informées des motifs de leur détention, aient accès à un avocat et soient présentées devant un juge dans des délais raisonnables. Leurs préoccupations concernent la régularité des procédures et la protection des droits des personnes arrêtées, particulièrement celles transférées entre la RDC et le Burundi, où les cadres juridiques et les protections peuvent varier ou être contournés.
Les autorités compétentes n'avaient pas communiqué officiellement sur ces cas au moment de la publication de ces informations, laissant un vide d'information qui alimente les spéculations et les inquiétudes. L'absence de déclaration officielle maintient un flou autour des motifs précis et des conditions de détention de plusieurs des personnes concernées par ces arrestations et transferts. Cette absence de communication officielle est perçue par les organisations de la société civile comme un manque de transparence et une entrave au droit à l'information, renforçant le sentiment d'impunité et la vulnérabilité des individus ciblés.