Le président burundais Évariste Ndayishimiye a affirmé le 31 juillet à Gitega que la phrase du Prince Louis Rwagasore, « Vous nous jugerez à nos actes et votre satisfaction sera notre fierté », traduisait un désir de travailler pour les Belges. Cette déclaration a été faite lors d'un dialogue politique anticipant l'élection présidentielle de 2027, réunissant des représentants d'une trentaine de partis politiques, des gouverneurs provinciaux et des membres de la Commission Électorale Nationale Indépendante (Ceni).
Le président Ndayishimiye a interprété le discours de Rwagasore en déclarant : « Pour ma part, lorsque Rwagasore disait : [Vous nous jugerez à nos actes et votre satisfaction sera notre fierté], je pensais qu’il s’adressait aux Burundais. Mais dire aux Belges : [Vous nous jugerez], cela signifie que c’est pour eux que tu travailles. » Il a ajouté : « Après l’indépendance, les étrangers sont partis, mais certains Burundais ont continué à se comporter comme s’ils étaient toujours des fonctionnaires belges. Ils géraient le Burundi comme une des provinces de la Belgique. »
L'historien Évariste Ngayimpenda a contesté cette lecture, affirmant que l'extrait cité est « déconnecté de l’ensemble du discours du princes Louis Rwagasore » et ignore son contexte. M. Ngayimpenda a souligné que Rwagasore était « le plus combattu par la colonisation », et que son discours exprimait que « les Burundais étaient prêts à prendre en main leur destin ».
Le discours présidentiel
Une disposition constitutionnelle burundaise stipule que « le territoire du Burundi appartient à tous les Burundais et ne peut être ni vendu ni divisé ». Le président Ndayishimiye a mis en lumière cette disposition en la reliant à une période de crise où certains auraient « vendu » le pays ou l'auraient traité comme une propriété privée. Le chef de l'État a par ailleurs souligné la stabilité sécuritaire comme une réalisation majeure à l'approche des élections.
M. Ndayishimiye a attribué une « mauvaise habitude » à des Burundais qui, après l'indépendance, se seraient comportés comme des fonctionnaires belges, gérant le Burundi comme une province de la Belgique. Le président a réexaminé le discours pré-indépendance du Prince Louis Rwagasore, suggérant que certaines phrases reflétaient cette même mentalité. Parmi les autres sujets abordés figuraient l'aide financière au Burundi, l'allocation budgétaire favorisant la consommation au détriment de l'investissement, et le système des « listes bloquées ».
Évariste Ngayimpenda, historien, a rappelé que la philosophie de Rwagasore comprenait le rassemblement des Burundais autour de coopératives afin de promouvoir l'indépendance économique, ce qui a conduit le pouvoir colonial à le cibler. M. Ngayimpenda a également affirmé que la véritable indépendance se mesure à la capacité d'un pays de nourrir sa population, de la loger, de l'éduquer, d'entretenir ses infrastructures et d'assurer les approvisionnements essentiels.
Le Prince Louis Rwagasore avait déclaré : « le Burundi a besoin de tous », ajoutant que l'objectif était « pas celle d’un parti mais le triomphe de l’ordre, de la discipline, de la paix ». Dans un autre passage, il avait affirmé : « Burundi paisible, heureux et prospère nous ouvrons nos bras à tous ceux qui veulent collaborer avec franchise et bonne foi. Nous sommes des hommes d’honneur, des hommes réfléchis et calmes, et nous voulons donner au peuple ce que nous lui avons promis ». S'adressant aux Belges, le Prince avait dit : « j’ai l’honneur d’adresser un message de gratitude, la responsabilité que, vous Belges, vous portiez, vous allez bientôt la transférer sur nos épaules et nous sommes conscients de nos devoirs ». Il avait ensuite demandé : « Nous vous demandons de nous aider à entreprendre l’avenir avec confiance, de continuer à nous aider avec générosité, de nous guider dans le respect de notre dignité, de nos intérêts et de notre propre conception de l’intérêt national ». Enfin, il avait conclu par la phrase : « Vous nous jugerez à nos actes et votre satisfaction sera notre fierté ».
Contexte historique de la citation
La phrase du Prince Louis Rwagasore, « Vous nous jugerez à nos actes et votre satisfaction sera notre fierté », a été prononcée par le Prince Louis Rwagasore au lendemain de la victoire de l'Uprona aux élections législatives de 1961. Le discours du Prince Louis Rwagasore, prononcé après le succès de l'Uprona le 18 septembre 1961, mettait l'accent sur l'unité nationale, appelant à l'inclusion de tous les Burundais, quelle que soit leur affiliation politique. Rwagasore a qualifié cette victoire électorale non pas de triomphe de parti, mais de « triomphe de l’ordre, de la discipline, de la paix ».
Le Prince a par ailleurs exprimé une vision pour un « Burundi paisible, heureux et prospère », et a affirmé : « nous ouvrons nos bras à tous ceux qui veulent collaborer avec franchise et bonne foi. Nous sommes des hommes d’honneur, des hommes réfléchis et calmes, et nous voulons donner au peuple ce que nous lui avons promis ». Adressant un message aux Belges, Rwagasore a déclaré : « j’ai l’honneur d’adresser un message de gratitude, la responsabilité que, vous Belges, vous portiez, vous allez bientôt la transférer sur nos épaules et nous sommes conscients de nos devoirs ».
Il a ensuite demandé aux Belges de « nous aider à entreprendre l’avenir avec confiance, de continuer à nous aider avec générosité, de nous guider dans le respect de notre dignité, de nos intérêts et de notre propre conception de l’intérêt national ». Selon l'historien Évariste Ngayimpenda, l'interprétation d'un « esprit de mendicité » est erronée, l'Uprona ayant défendu l'indépendance immédiate. L'historien a également soutenu que la lutte contre Rwagasore dissimulait « une guerre économique ».
Évariste Ngayimpenda a déploré que le Burundi proclame davantage son indépendance qu'il ne la vive, citant des problèmes tels que la dépréciation de la monnaie, la rareté des biens et la faiblesse des infrastructures.
Réactions et analyses divergentes
Gertrude Kazoviyo, experte en sciences du langage, a déclaré que le discours de Rwagasore devait être compris dans son contexte historique « doublement particulière ». Gaspard Kobako, président du parti AND-Intadohoka, a rejeté l'interprétation présidentielle, affirmant que Rwagasore ne pouvait pas revendiquer l'indépendance immédiate tout en acceptant la dépendance coloniale. La spécialiste Christine Deslaurier, historienne, a également indiqué que les paroles de Rwagasore devaient être replacées dans leur contexte historique, politique et économique.
Mme Kazoviyo a rappelé le contexte de l'indépendance du Congo et de l'assassinat de Patrice Lumumba, soulignant que « Rwagasore assistait donc à ce dont les colonisateurs belges étaient capables comme violence ». Elle a par ailleurs précisé que « l’indépendance n’était pas encore proclamée » lorsque l'Uprona a remporté les élections, et que l'administration coloniale belge détenait encore le pouvoir. Mme Kazoviyo a décrit Rwagasore comme « un homme d’unité et de réconciliation ».
L'experte a affirmé que « Rwagasore n’a jamais travaillé à la satisfaction des colonisateurs. Il les a combattus avec abnégation ». M. Kobako a insisté que la satisfaction recherchée était « essentiellement pour les Burundais », et non pour les Belges. Il a plaidé pour une aide extérieure qui renforce l'autonomie plutôt que la dépendance, citant une phrase attribuée au Premier ministre chinois à Bandung en 1955 : « Il faut que votre aide nous aide à faire seuls. »
Christine Deslaurier a estimé que « il parle aux Belges, c’est une certitude », ajoutant qu'il s'adressait « au peuple belge ». L'historienne a expliqué que « là où il y a interprétation incomplète, c’est que Rwagasore ne veut pas lécher les bottes des autorités coloniales, mais conserver les investisseurs privés belges avec lui après l’indépendance ». Pour Mme Deslaurier, il ne s'agissait pas de « travailler pour les Belges ». Elle a noté la conscience de Rwagasore concernant la fragilité économique du futur État burundais et la crainte des investisseurs belges face aux nationalisations. « Il cherche à rassurer ces gens-là. Il dit : « Au peuple belge… » », a-t-elle précisé. Mme Deslaurier a caractérisé l'approche de Rwagasore comme une stratégie diplomatique et économique visant à préserver des partenariats utiles au développement du Burundi, déclarant : « Il ne s’agit en aucun cas de s’aplatir et de quémander ».