Depuis près de deux mois, des mouvements militaires inhabituels sont observés dans plusieurs quartiers du centre urbain de Kirundo, débutant chaque jour à 17h. Ces déploiements, qui se répètent quotidiennement, ont suscité une profonde inquiétude parmi les résidents de la ville, qui assistent à une présence militaire accrue sans explication claire.
Malgré ces observations continues et la persistance de ces activités militaires, les autorités locales n'ont pas encore communiqué officiellement concernant ces mesures. Aucun éclaircissement n'a été fourni sur le rôle exact de ces groupes militaires dans les opérations de sécurité, laissant la population dans l'expectative et alimentant un sentiment d'incertitude. Le manque de transparence des autorités contribue à accroître la tension et les spéculations au sein de la communauté.
Observations militaires inhabituelles et composition des groupes
Les soldats se déplacent en silence, le regard fixé devant eux, d'après les témoignages concordants des résidents. Cette discipline stricte et l'absence d'interactions renforcent le caractère énigmatique de leur présence. Un grand nombre d'entre eux portent des bottes en plastique, un équipement jugé inhabituel pour les militaires burundais, ce qui intrigue d'autant plus les observateurs locaux. La nature de leur équipement et leur comportement discret soulèvent des questions quant à leur identité et la mission qui leur est assignée.
Ces groupes incluent en partie des jeunes affiliés au parti au pouvoir, le CNDD-FDD, et des membres de sa ligue de jeunesse, les Imbonerakure. La présence de cette milice juvénile, connue pour sa loyauté envers le parti, au sein de ces formations militaires est particulièrement notable et inquiétante pour de nombreux habitants. Des individus s'exprimant en kinyarwanda ont également été aperçus au sein de ces formations. Ces derniers seraient des combattants récemment revenus de l'est de la République démocratique du Congo, où des forces burundaises sont engagées dans des opérations contre le M23. Cette information suggère une possible implication de ces éléments dans des opérations transfrontalières ou une réaffectation après leur retour du front congolais.
L'intégration de ces différentes composantes – soldats réguliers, jeunes affiliés au parti et combattants revenus du Congo – dans ces mouvements soulève des interrogations sur la nature et les objectifs de ces déploiements. Les résidents s'interrogent sur la raison de la présence de ces groupes hétérogènes dans les quartiers urbains de Kirundo et sur la légalité de leur participation à des opérations de sécurité sans mandat clair.
Contexte des tensions régionales et implications
Ces mouvements militaires prennent place dans un contexte régional particulièrement tendu. Les relations entre le Burundi et le Rwanda sont tendues depuis plusieurs années, notamment depuis la crise burundaise de 2015. Cette période de forte instabilité a laissé des cicatrices profondes dans les relations bilatérales. En mai 2015, plusieurs opposants et militaires impliqués dans une tentative de coup d'État, dont le général Godefroid Niyombare, avaient trouvé refuge au Rwanda. Cet événement a été un point de friction majeur, Gitega accusant Kigali d'abriter et de soutenir des éléments hostiles à son gouvernement.
Plus récemment, en janvier 2024, le Burundi a décidé de fermer sa frontière terrestre avec le Rwanda, accusant Kigali de soutenir des groupes armés hostiles à Gitega. Cette décision unilatérale a exacerbé les tensions diplomatiques et a eu des répercussions économiques et sociales significatives pour les populations frontalières. La fermeture de la frontière a été perçue comme un signe de la dégradation continue des relations entre les deux pays, ajoutant une couche de complexité à la situation sécuritaire régionale.
Dans ce contexte régional complexe, marqué par des accusations mutuelles et une méfiance persistante, le Burundi a déployé plusieurs milliers de soldats entre août 2022 et décembre 2025 pour soutenir les FARDC (Forces armées de la République démocratique du Congo) et les groupes Wazalendo contre le M23. Cette rébellion, majoritairement tutsie, contrôle plusieurs zones stratégiques dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, en République démocratique du Congo. L'engagement burundais dans l'est du Congo vise à stabiliser la région et à contrer l'influence du M23, mais il a également des implications sur la sécurité intérieure du Burundi. Des soldats burundais ont été récemment redéployés dans certaines zones du Sud-Kivu afin de combattre divers groupes armés, témoignant de l'ampleur de l'engagement militaire du Burundi au-delà de ses frontières.
La présence de combattants parlant kinyarwanda parmi les groupes observés à Kirundo, identifiés comme étant récemment revenus de l'est de la RDC, renforce la connexion entre les opérations militaires burundaises au Congo et la situation sécuritaire interne. Cette situation suggère que les dynamiques régionales et les conflits transfrontaliers ont des répercussions directes sur la sécurité et la stabilité dans des provinces comme Kirundo.
Réactions et inquiétudes locales face au silence officiel
Face à cette situation tendue et au manque de communication officielle, les réactions des habitants de Kirundo sont empreintes d'inquiétude et de confusion. Dans le cadre du renforcement de la sécurité, les déplacements à moto sont désormais interdits à partir de 20h dans plusieurs localités de Kirundo. Cette mesure restrictive, bien que présentée comme un moyen de renforcer la sécurité, est perçue par beaucoup comme une entrave à la liberté de mouvement et un signe supplémentaire de la détérioration de la situation. L'absence d'explications claires sur les raisons de cette interdiction et sur son lien avec les mouvements militaires renforce le sentiment d'arbitraire.
Aucune déclaration officielle émanant des autorités administratives, policières ou militaires n'a été publiée pour expliquer les mouvements inhabituels observés dans la province de Butanyerera, dont Kirundo est le chef-lieu. Ce silence est d'autant plus préoccupant que la province est située à proximité de la frontière rwandaise, une zone de tensions historiques. Les résidents attendent des éclaircissements sur la nature de ces opérations et sur les menaces potentielles qui justifieraient de telles mesures.
Des membres des Imbonerakure participent également au dispositif de sécurité aux frontières aux côtés de l'armée. Leur rôle ne se limite pas aux patrouilles diurnes, car ils prennent part à des patrouilles nocturnes organisées avec des éléments de la Police Nationale du Burundi (PNB). Cette implication de la ligue de jeunesse du parti au pouvoir dans des missions de sécurité frontalière et nocturne soulève des questions sur la professionnalisation des forces de sécurité et sur la militarisation de la jeunesse. Une présence marquée de soldats lourdement armés est observée près des frontières entre le Burundi et le Rwanda, ce qui témoigne de la vigilance accrue des autorités burundaises face à la dégradation des relations bilatérales.
L'ensemble de ces observations, combinées au mutisme des autorités, crée un climat de peur et d'incertitude parmi la population de Kirundo. Les habitants craignent une escalade des tensions ou un débordement des conflits régionaux sur leur territoire, d'autant plus que les explications officielles se font attendre. Le silence des autorités, loin de rassurer, alimente les spéculations et les craintes d'une situation sécuritaire qui pourrait rapidement dégénérer.