Surpopulation carcérale et détentions illégales : le Burundi face à un défi majeur

Le ministre Ahingejeje donne deux mois pour avoir libéré les détenus illégaux
Photo via Iwacu-burundi

Au Burundi, des détentions illégales constituent un défi majeur pour le système judiciaire, où des personnes acquittées ou ayant purgé leur peine demeurent en prison. Cette problématique complexe et persistante met en péril les principes fondamentaux de l'État de droit et l'accès à une justice équitable pour de nombreux citoyens. Des délais légaux de détention préventive sont régulièrement dépassés, prolongeant indûment la privation de liberté de personnes qui n'ont pas encore été jugées ou dont la culpabilité n'est pas établie. Des cas incluent également des détenus sans dossier ou incarcérés pour des affaires civiles, ajoutant une couche d'illégalité et d'arbitraire à leur situation. Cette situation alarmante, qui pèse lourdement sur la crédibilité des institutions judiciaires, a conduit à l'interpellation du ministre de la Justice.

Le 22 mai 2026, Alfred Ahingejeje, ministre de la Justice, a ainsi été invité à comparaître devant les députés pour répondre à des questions pressantes concernant ces défaillances systémiques. Cette convocation parlementaire, qui témoigne de l'ampleur de la préoccupation au sein de l'appareil législatif, faisait suite à un rapport accablant de la Cour des Comptes. Ce rapport, qui portait spécifiquement sur la prison de Bubanza, mettait en lumière des irrégularités flagrantes et des manquements graves dans la gestion des détentions, soulignant la nécessité d'une réforme urgente et approfondie du système carcéral burundais. Les parlementaires ont exprimé leur vive inquiétude face à ces constats, exigeant des explications claires et des engagements fermes pour mettre fin à ces pratiques.

L'ampleur de la surpopulation carcérale

La surpopulation carcérale est une réalité accablante et généralisée dans plusieurs établissements pénitentiaires du Burundi, illustrée par des chiffres alarmants qui dépassent largement les capacités initiales de ces infrastructures. Les conditions de détention qui en découlent sont souvent inhumaines, compromettant la dignité et la santé des détenus.

La prison de Bururi, par exemple, construite en 1926 avec une capacité initiale de 400 détenus, en abrite actuellement 1 440, ce qui représente un dépassement significatif de 260% de sa capacité nominale. Cette surcharge met une pression immense sur les infrastructures et les ressources disponibles. De même, la prison de Muyinga, dont la construction remonte à 1945, accueille aujourd'hui 603 prisonniers, alors qu'elle avait été conçue pour seulement 300 personnes, soit plus du double de sa capacité initiale. Cette situation crée des conditions de vie extrêmement difficiles pour les personnes incarcérées.

Un constat similaire, et encore plus préoccupant, s'observe à la prison de Muramvya qui, édifiée en 1949 avec une capacité de 100 places, héberge dorénavant 1 075 détenus. Ce chiffre multiplie par plus de dix le nombre prévu de prisonniers, rendant toute forme de réinsertion ou même de simple maintien de l'ordre interne particulièrement complexe. Le centre de détention de Ruyigi, construit également en 1945 pour 300 personnes, en compte à présent 790, ce qui met en lumière une surcharge considérable de 163% par rapport à sa capacité d'accueil. À Bubanza, le centre de détention, érigé en 1952 avec une capacité maximale de 200 personnes, contient 434 détenus, dépassant largement ses limites structurelles de plus de 117%.

La situation est particulièrement critique à la prison centrale de Mpimba, située à Bujumbura, la capitale économique du pays. Construite en 1969 pour accueillir 800 prisonniers, elle en héberge aujourd'hui 4 200. Ce chiffre illustre une surpopulation massive, près de 525% au-delà de sa capacité, qui pose des défis majeurs en termes de conditions de détention, de respect des droits des détenus, de santé publique et de sécurité. Ces chiffres, pris dans leur ensemble, soulignent l'écart flagrant et croissant entre les capacités initiales des infrastructures carcérales, souvent vétustes et conçues pour une population bien moindre, et le nombre actuel de personnes incarcérées dans le pays, reflétant une crise humanitaire et judiciaire profonde.

Cas de détentions illégales et prolongées

Le cas de Kenny Claude Nduwimana illustre de manière poignante les dérives du système judiciaire burundais en matière de détentions illégales et prolongées. Arrêté le 3 octobre 2023, M. Nduwimana a été jugé le 26 août 2024 et condamné à huit mois de prison. Cependant, au moment de ce verdict, il avait déjà passé dix mois en détention préventive, soit deux mois de plus que la peine prononcée. Logiquement libérable suite à ce jugement, il affirme avoir été maintenu en prison pour 19 mois supplémentaires, en totale contradiction avec la décision de justice. Sa libération n'est intervenue que le 4 mars 2026, bien après la date à laquelle il aurait dû retrouver sa liberté.

Face à cette injustice flagrante, M. Nduwimana a, le 22 juillet 2025, adressé une lettre ouverte au Président de la République. Dans ce courrier, il a courageusement dénoncé non seulement sa propre détention prolongée, mais également celle de nombreux autres prisonniers confrontés à des situations similaires d'incarcération arbitraire. Cette démarche, visant à alerter les plus hautes autorités de l'État sur ces violations des droits humains, lui aurait valu des représailles. Il affirme notamment avoir été détenu pour une période supplémentaire de 40 jours par les services de renseignement, une allégation qui, si elle était avérée, soulignerait la vulnérabilité des individus osant contester le système. "Je n’ai été libéré que le 4 mars 2026 alors que le tribunal avait déjà ordonné ma libération", a déclaré Kenny Claude Nduwimana, soulignant la persistance de sa détention malgré une décision judiciaire claire et le mépris des procédures légales. Son témoignage met en lumière une réalité où les décisions de justice peuvent être ignorées, prolongeant indûment la souffrance des détenus et sapant la confiance dans l'appareil judiciaire.

Appels à la réforme et promesses d'action

Face à cette situation critique, le ministre de la Justice, Alfred Ahingejeje, s'est engagé à prendre des mesures pour remédier à la situation. Il a promis des actions concrètes visant à désengorger les prisons et à garantir le respect scrupuleux des procédures légales, afin d'éviter de nouvelles détentions illégales. Cette promesse intervient alors que la question des détentions illégales et de la surpopulation carcérale suscite une préoccupation croissante, tant au niveau national qu'international, et que la pression pour une réforme se fait de plus en plus forte.

Jean-Marie Nshimirimana, un observateur attentif de la situation carcérale au Burundi, estime que sur les plus de 12 000 prisonniers recensés dans les 11 prisons du Burundi, un nombre alarmant d'au moins 7 000 seraient incarcérés de manière injuste. Ce chiffre représente près de 58% de la population carcérale totale, soulevant de sérieuses questions sur la légalité et la légitimité de nombreuses incarcérations. Il a déclaré avec emphase : « Imaginez que les 11 prisons concentrent plus de 12 mille prisonniers. Presque un dixième de la population burundaise est en prison. Sur 12 mille prisonniers, au moins 7 mille sont emprisonnés injustement ». Cette proportion est d'autant plus frappante qu'elle suggère une utilisation excessive et potentiellement abusive de la détention. M. Nshimirimana a ajouté que « maintenir des gens illégalement dans les prisons n’apporte rien à l’État, mais plutôt ça lui augmente inutilement les charges ». Le coût de l'entretien des détenus est évalué à plusieurs milliards de francs burundais chaque année, ce qui représente une charge financière considérable et non productive pour l'État. Ces ressources pourraient être allouées à d'autres secteurs essentiels si le système judiciaire fonctionnait de manière plus efficiente et équitable, libérant les personnes détenues illégalement. La mise en œuvre des promesses du ministre de la Justice est donc attendue avec une grande impatience et représente un enjeu majeur pour l'avenir de la justice et des droits humains au Burundi.