Le gouvernement congolais a pris la décision de suspendre l'ensemble des activités académiques et para-académiques au sein de onze établissements publics d'enseignement supérieur situés dans les villes de Goma et Bukavu. Cette mesure drastique, qui s'appliquera spécifiquement pour l'année universitaire 2026-2027, a été officialisée par la signature d'un arrêté le 20 août. La décision a été prise par la ministre de l'Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et Innovations, Marie-Thérèse Sombo, et restera en vigueur « jusqu'à nouvel ordre ».
Cette annonce a immédiatement provoqué une vague d'indignation et de vives réactions, notamment de la part de personnalités influentes. Denis Mukwege, lauréat du prix Nobel de la paix, a réagi avec force à cette suspension, la qualifiant d'« épistémicide lent ». Selon lui, une telle mesure menace directement la connaissance, ainsi que la capacité fondamentale à penser, à rechercher et à produire du savoir au sein de la société congolaise. Le prix Nobel de la paix a insisté sur l'importance capitale de l'éducation, soulignant que l'« éducation de nos jeunes est sacrée et non négociable ». Il a critiqué cette décision qui, à ses yeux, pourrait « resserrer l'étau » sur la population et s'apparenter à un « génocide silencieux » dans la région déjà éprouvée. Il a de nouveau insisté sur l'idée d'un « épistémicide lent » affectant la région.
Ampleur et modalités de la suspension
La suspension décrétée par le gouvernement congolais est d'une portée exhaustive, s'appliquant à l'ensemble des activités académiques et para-académiques des institutions concernées. Elle englobe spécifiquement et sans exception les inscriptions, les réinscriptions des étudiants, l'enseignement dispensé par le corps professoral, les évaluations des connaissances, les délibérations des jurys, ainsi que tout acte académique menant à la délivrance d'un titre universitaire, qu'il s'agisse de diplômes de licence, de master ou de doctorat. Cette mesure exhaustive concerne l'intégralité du processus universitaire pour l'année 2026-2027 dans les onze établissements visés, marquant un arrêt complet de leur fonctionnement habituel.
À Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, plusieurs institutions d'enseignement supérieur et universitaire de renom sont directement touchées par cette décision gouvernementale. Parmi elles figurent l'Université de Goma (UOG), institution publique majeure de la région, l'Institut supérieur de commerce de Goma (ISC-Goma), qui forme une grande partie des cadres commerciaux locaux, l'Institut supérieur des techniques médicales de Goma (ISTM-Goma), essentiel pour la formation du personnel de santé, l'Institut supérieur des techniques appliquées (ISTA), orienté vers les sciences de l'ingénieur, ainsi que l'Institut supérieur pédagogique (ISP-Goma), pilier de la formation des enseignants. L'activité de ces cinq établissements est donc entièrement interrompue pour la période concernée par la suspension, laissant des milliers d'étudiants et de membres du personnel académique et administratif dans l'incertitude.
Dans la ville de Bukavu, située dans la province du Sud-Kivu, un nombre encore plus important d'institutions voient leurs activités suspendues, reflétant l'ampleur de la mesure. Il s'agit de l'Université officielle de Bukavu (UOB), autre grande université publique de la région, de l'ISC-Bukavu, équivalent de l'institut commercial de Goma, de l'ISTM-Bukavu, formant également des professionnels de la santé, de l'ISP-Bukavu, dédié à la pédagogie, de l'Institut supérieur de développement rural (ISDR-Bukavu), clé pour l'étude et la promotion du développement local, et de l'Institut supérieur des arts et métiers (ISAM-Bukavu), qui offre des formations techniques et artistiques. Ces six établissements devront cesser toutes leurs opérations académiques et para-académiques pour l'année universitaire 2026-2027, impactant profondément le tissu éducatif et social de la ville et de la province.
Contexte sécuritaire et accusations gouvernementales
Pour justifier cette décision sans précédent, la ministre de l'Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et Innovations, Marie-Thérèse Sombo, a évoqué une situation sécuritaire particulièrement préoccupante dans l'est de la République Démocratique du Congo. Cette suspension intervient en effet dans un contexte de détérioration alarmante de la sécurité, marquée par des conflits armés et des déplacements massifs de populations dans cette région déjà fragilisée.
La situation sécuritaire s'est considérablement aggravée avec les avancées territoriales de la coalition AFC-M23. Cette coalition a notamment pris le contrôle de la ville de Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, en janvier 2025. Cet événement a marqué une escalade significative des tensions et de l'instabilité dans la région, affectant directement la vie quotidienne des habitants et le fonctionnement des institutions.
Un mois plus tard, en février 2025, la même coalition AFC-M23 a étendu son contrôle à Bukavu, capitale de la province du Sud-Kivu. La prise de ces deux villes stratégiques, centres économiques et éducatifs majeurs de l'est du Congo, a eu des répercussions majeures sur la vie quotidienne, les services publics et, par extension, les institutions locales d'enseignement supérieur.
La coalition AFC-M23, responsable de ces avancées territoriales et de la dégradation de la situation sécuritaire, est dirigée par Corneille Nangaa. Celui-ci est une figure politique congolaise dont les actions et l'influence sont au centre de l'attention régionale et internationale. Son leadership à la tête de cette coalition armée est un facteur clé dans la dynamique des conflits actuels.
Dans ce contexte tendu, les autorités congolaises accusent fermement la coalition AFC-M23 d'être soutenue militairement et logistiquement par le Rwanda. Cette allégation de soutien extérieur est un point de discorde majeur et récurrent entre les deux pays voisins, alimentant les tensions diplomatiques et militaires dans la région des Grands Lacs et compliquant toute perspective de résolution pacifique des conflits.
Réactions et critiques virulentes
La suspension des activités académiques est appliquée « jusqu'à nouvel ordre », selon la décision officielle émanant de la ministre Marie-Thérèse Sombo. Cette formulation indique une incertitude quant à la durée de cette mesure, renforçant l'inquiétude des étudiants, du corps enseignant et des familles. La ministre de l'Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et Innovations a justifié cette mesure par la nécessité de garantir la sécurité et la sérénité des activités académiques, qui ne seraient plus assurées dans les conditions actuelles.
Denis Mukwege, lauréat du prix Nobel de la paix et voix écoutée sur la scène internationale, a vivement condamné cette suspension, la qualifiant, comme mentionné précédemment, d'« épistémicide lent ». Sa critique se fonde sur l'idée que cette décision entrave fondamentalement la capacité à penser, à rechercher et à produire du savoir, des piliers essentiels pour le développement d'une nation. Il a réitéré avec force que « L’éducation de nos jeunes est sacrée et non négociable », soulignant l'importance vitale de l'accès à l'enseignement pour l'avenir du pays. Le docteur Mukwege a souligné que cette mesure pourrait « resserrer l’étau » sur une jeunesse déjà confrontée aux affres de la guerre et s'apparenter à un « génocide silencieux » dans la région, réitérant l'idée d'un « épistémicide lent » qui affaiblirait durablement le capital humain et intellectuel du Congo.
La coalition AFC-M23, visée par les accusations du gouvernement, a pour sa part dénoncé la décision de Kinshasa, la qualifiant de « punition collective » à l'encontre des étudiants et des populations des régions concernées. Selon la coalition, cette mesure pénalise injustement la jeunesse qui est déjà victime de l'insécurité et des conflits, plutôt que de s'attaquer aux causes profondes de la crise. L'ancienne sénatrice congolaise Francine Muyumba a également interpellé Kinshasa, appelant les autorités à revenir sur cette décision qu'elle juge contre-productive. « On ne combat pas les conséquences de la guerre en sacrifiant l’éducation de ceux qui la subissent déjà », a-t-elle déclaré avec fermeté, critiquant la logique derrière cette mesure qui, selon elle, ajoute une couche de souffrance à des populations déjà lourdement éprouvées. Elle a insisté sur le fait que l'éducation doit rester une priorité, même en temps de crise, pour offrir un espoir et des perspectives d'avenir aux jeunes Congolais.
Malgré la sévérité de la suspension générale, une disposition spéciale a été mise en place pour les étudiants en année terminale de l'année académique 2025-2026. Ces derniers bénéficient d'un arrangement particulier leur permettant de compléter leurs évaluations et de terminer leur cursus malgré la suspension générale des activités. Cette exception vise à ne pas compromettre définitivement le parcours de ceux qui sont à l'orée de l'obtention de leur diplôme, reconnaissant ainsi l'importance de préserver au moins une partie de la continuité académique pour les finissants.