Les citoyens de Bujumbura protestent avec vigueur contre une ordonnance leur imposant de paver l'espace situé entre la route et leur propriété, une mesure qui suscite un vif mécontentement et de nombreuses interrogations dans la capitale économique du Burundi. Cette directive a été accompagnée d'un calendrier strict et de menaces de sanctions, exacerbant les tensions. Le ministre de l'Intérieur, du Développement Communautaire et de la Sécurité Publique, Léonidas Ndaruzaniye, a en effet annoncé que, dès le 30 juin 2026, le non-respect de cette ordonnance entraînera des sanctions pour les propriétaires. Cette période de mise en conformité se déroule dans un contexte particulier, alors que le mois de juillet est officiellement consacré à l'hygiène et à l'assainissement à l'échelle nationale, sous le thème « Un Burundi propre sans déchets ». Cette initiative nationale vise à sensibiliser la population à l'importance de la propreté et de l'environnement, mais la méthode choisie pour l'application de l'ordonnance de pavage est loin de faire l'unanimité parmi les résidents de la ville.
Fardeau financier et contraintes matérielles
Les citoyens invoquent des difficultés financières et le coût élevé des matériaux comme raisons principales de leur incapacité à se conformer à l'ordonnance de pavage. Plusieurs habitants de Bujumbura expriment de vives inquiétudes quant à la charge économique que représente cette mesure, notamment au regard de leurs revenus limités, qui rendent difficile l'acquisition des matériaux nécessaires et la réalisation des travaux. La faiblesse de leur santé financière est un obstacle majeur, et le prix des matériaux de construction, tels que le ciment ou les pavés, est jugé prohibitif pour la majorité.
N.F. Un habitant du quartier Kiyange, dans la commune de Ntahangwa, a illustré cette réalité en expliquant qu'il a dû contracter des dettes pour pouvoir acheter les deux sacs de ciment nécessaires au pavage de l'espace devant sa propriété. « Pour ne pas m’attirer des ennuis avec l’administration locale, j’ai fait le pavage bon gré malgré », a-t-il déclaré, soulignant la contrainte ressentie malgré ses moyens limités. Cette situation, loin d'être isolée, illustre les efforts considérables et souvent douloureux déployés par certains résidents pour éviter les sanctions et se conformer à la directive.
Les amendes administratives imposées aux récalcitrants sont également une source majeure de préoccupation, les citoyens dénonçant leur caractère excessif et leur déconnexion de la réalité économique de la population. G. Un autre résident, a affirmé ne pas pouvoir s'acquitter d'une amende de 100 000 BIF alors qu'il ne dispose que de 20 000 BIF. « Je n’ai jamais eu plus de 20 000 BIF dans ma poche. Comment vais-je payer les 100 000 BIF qui m’ont été infligés », s'est-il interrogé, son cas mettant en lumière le décalage flagrant entre les amendes imposées et la réalité financière de nombreux citoyens. Cette disparité soulève des questions fondamentales sur l'équité de la mise en œuvre de l'ordonnance.
Selon l'article 643 du Code pénal burundais révisé, les amendes administratives ne devraient pas excéder 50 000 BIF pour les décrets, 20 000 BIF pour les ordonnances et 5 000 BIF pour les actes des autorités locales. Des exceptions sont prévues pour les questions fiscales, douanières et économiques. Les montants des amendes infligées, comme celle de 100 000 BIF mentionnée par G. Suscitent ainsi des questions quant à leur conformité avec la législation en vigueur, ajoutant une couche de frustration et d'incompréhension parmi la population. Les résidents s'interrogent sur la légalité de ces sanctions qui semblent outrepasser les limites fixées par la loi.
Incohérences et défis d'application
L'application de l'ordonnance de pavage se heurte également à des incohérences et des défis logistiques majeurs, soulevant des doutes quant à sa pertinence et son efficacité. Des propriétaires situés le long de la route nationale Bujumbura-Rumonge (RN3) ont interrogé la logique de paver des tronçons devant leurs propriétés alors que la route elle-même est délabrée et pleine de nids-de-poule. H.L. Un habitant du quartier de Ruziba, dans la commune de Mugere, a exprimé son mécontentement face aux conditions existantes, déplorant la boue projetée par les véhicules durant la saison des pluies et la poussière omniprésente en saison sèche. Il a souligné l'absurdité de maintenir une façade propre alors que l'infrastructure routière principale est en piteux état, rendant tout effort de propreté superficiel et éphémère.
Le manque d'uniformité dans les matériaux de pavage, tels que l'utilisation de carreaux ou de béton armé, est également une source de préoccupation pour G.K. Résident du quartier de Rohero, dans la commune de Mukaza. Il estime que cette disparité compromet l'esthétique générale de la ville, créant un patchwork visuel plutôt qu'une amélioration harmonieuse. Cette observation met en lumière un manque de directives claires ou de suivi rigoureux concernant les standards de pavage, ce qui affecte la perception globale de l'effort d'urbanisme.
Certains résidents s'interrogent par ailleurs sur la faisabilité de garantir la propreté des espaces pavés lorsque les eaux usées s'écoulent directement sur les routes publiques ou dans la rue, et que l'accès à l'eau potable demeure limité. Cette problématique fondamentale soulève des doutes quant à l'efficacité des efforts de pavage sans une infrastructure d'assainissement adéquate et un accès suffisant à l'eau pour l'entretien. Le pavage seul ne peut résoudre les problèmes d'hygiène si les causes profondes de l'insalubrité, comme le manque de systèmes d'évacuation des eaux usées, ne sont pas traitées. Sans ces infrastructures essentielles, les surfaces pavées risquent de devenir rapidement insalubres, ce qui rendrait les investissements des citoyens vains.
Par contraste, le pavage devant des institutions officielles comme le Ministère des Affaires Étrangères et le nouveau siège de la Banque Commerciale du Burundi, tous deux situés dans le centre-ville, est achevé et neuf, présentant une image de propreté et d'ordre. Cependant, les travaux de pavage devant le bâtiment du « Grand bureau », qui abrite les services du Ministère de l'Intérieur et de la Fonction publique, n'ont pas encore été réalisés. Cette situation met en lumière des disparités notables dans l'application de l'ordonnance, soulevant des questions quant à l'équité de son déploiement à travers la ville et renforçant le sentiment que certaines entités bénéficient d'un traitement préférentiel ou d'un calendrier plus souple.
Craintes de démolition et avenir incertain
Les citoyens dénoncent le caractère excessif des amendes administratives, estimant qu'elles dépassent souvent leurs capacités financières et qu'elles sont appliquées de manière arbitraire. Cette situation aggrave le mécontentement général face à l'ordonnance de pavage, d'autant plus que l'avenir des aménagements réalisés est incertain. Dans le quartier de Mutakura, commune de Ntahangwa, James, un habitant, a indiqué qu'il attendait la fin des travaux de réhabilitation de la route avant d'engager des dépenses pour le pavage. Sa décision est motivée par l'incertitude quant à l'alignement final de la chaussée et la crainte que ses efforts de pavage ne soient rendus inutiles par de futurs aménagements. Il exprime une prudence compréhensible face à la possibilité de voir son investissement détruit.
La plupart des propriétaires qui ont déjà effectué le pavage de leurs espaces craignent à présent de potentielles démolitions. Cette inquiétude est liée à un projet de réhabilitation de la route nationale 3 (RN3), qui relie Bujumbura à Rumonge. Ces résidents redoutent que leurs investissements ne soient anéantis si les travaux routiers nécessitent l'extension des emprises ou la modification des infrastructures existantes. L'absence de communication claire sur les plans d'urbanisme à long terme et l'alignement définitif de la RN3 contribue à cette incertitude, laissant les propriétaires dans le flou. Les propriétaires s'interrogent sur la pérennité de leurs aménagements et la validité de leurs efforts de conformité, craignant que leurs efforts ne soient sacrifiés au nom d'un projet d'infrastructure plus vaste. Cette situation met en lumière les défis auxquels sont confrontés les habitants, pris entre l'obligation de paver et l'incertitude des projets d'infrastructure futurs, créant un sentiment d'insécurité et de gaspillage potentiel.
Réactions ministérielles et sanctions
Face à la grogne populaire, le ministre de l'Intérieur, du Développement Communautaire et de la Sécurité Publique, Léonidas Ndaruzaniye, a affirmé que l'ordonnance n'avait pas pour but de sanctionner la population, mais plutôt d'améliorer les conditions de vie des citoyens et de promouvoir une culture d'hygiène et d'assainissement. Le ministre Ndaruzaniye a également exhorté les autorités administratives locales à intensifier leur engagement dans les campagnes de sensibilisation et le suivi des mesures d'hygiène, précisant que « les récalcitrants s’exposent à la rigueur des sanctions prévues par la législation burundaise en la matière ». Cette déclaration vise à rassurer tout en maintenant la fermeté de l'administration.
Dans la commune de Ntahangwa, plusieurs écoles n'ont pas encore répondu à l'exigence de pavage, invoquant des moyens financiers limités, ce qui pose un défi supplémentaire à l'application uniforme de l'ordonnance. Cette situation met en évidence que même les institutions publiques, telles que les écoles, rencontrent des difficultés à se conformer en raison de contraintes budgétaires. Le 30 juin 2026, une tournée d'inspection a été menée par quatre ministres de premier plan : Léonidas Ndaruzaniye (Intérieur, Développement Communautaire et Sécurité Publique), Egide Nijimbere (Infrastructures, Équipements et Logement Sociaux), Fidèle Nkezabahizi (Santé publique et Lutte contre le SIDA) et Evelyne Butoyi (Communication, Technologies de l'Information et des Médias). Cette visite ministérielle note l'importance accordée par le gouvernement à cette initiative, mais elle intervient dans un contexte où les préoccupations des citoyens quant aux coûts, à la faisabilité et à l'équité de l'ordonnance demeurent prégnantes. La date du 30 juin 2026, initialement fixée comme délai pour la conformité, a été l'occasion pour les ministres d'évaluer l'état d'avancement des travaux et de réaffirmer la position du gouvernement.