Au Burundi, le ministère de l'Environnement, de l'Agriculture et de l'Élevage s'est engagé dans une démarche visant à établir des données précises et fiables sur les besoins réels en engrais à travers le pays. Cette initiative a pour objectif principal de permettre une planification plus efficace et ciblée des approvisionnements en intrants agricoles. Ces efforts interviennent alors que le chef de l'État burundais a publiquement jugé « anormal » que les agriculteurs manquent d'engrais, et ce, malgré les achats effectués par l'État pour garantir la disponibilité de ces produits essentiels. Parallèlement, la société Fomi, le principal producteur local d'engrais, rencontre des difficultés opérationnelles, citant notamment l'insuffisance de devises étrangères pour l'importation des matières premières nécessaires à la fabrication de ses produits. Cette situation complexe est aggravée par des allégations de malversations. Vianney Ndayisaba, coordinateur national d'Aluchoto, a évoqué une possible complicité entre Fomi et certaines autorités, suggérant ainsi un éventuel détournement de fonds qui pourrait expliquer en partie les pénuries et les retards de livraison.
Les nouvelles mesures de distribution et leurs implications
Face à ces défis persistants, une nouvelle mesure a été introduite, visant spécifiquement à prévenir les détournements et les irrégularités constatés dans la distribution des engrais. Ce dispositif a été mis en place pour renforcer la traçabilité des produits et s'assurer qu'ils parviennent effectivement aux agriculteurs ciblés, ceux-là mêmes qui en ont le plus besoin pour leurs récoltes. Des rapports précédents avaient fait état de cas où les engrais subventionnés ne parvenaient pas toujours à leurs destinataires finaux, alimentant ainsi un marché parallèle et privant les producteurs légitimes de ressources cruciales.
Dans le cadre de cette nouvelle approche, certains agriculteurs se voient désormais contraints de remplir des conditions supplémentaires pour être inscrits sur les listes de bénéficiaires. Ces exigences additionnelles, bien que non détaillées publiquement par le ministère, pourraient inclure des critères stricts liés à la production agricole, la taille des parcelles cultivées, ou d'autres engagements spécifiques visant à garantir l'usage approprié des engrais. La mise en œuvre de ces conditions est gérée au niveau local, ce qui peut malheureusement entraîner des disparités dans l'application et l'accès aux intrants selon les régions.
Les chiffres relatifs aux besoins en engrais soulignent l'ampleur du défi. Pour les campagnes agricoles 2024C et 2025ABC, les protocoles initiaux prévoyaient l'approvisionnement de 222 027,125 tonnes d'engrais à l'échelle nationale. Cependant, la demande réelle, exprimée par les agriculteurs sur le terrain, s'est élevée à 245 791,025 tonnes, représentant une augmentation significative de 23 736,9 tonnes par rapport aux prévisions initiales. Cette hausse de la demande met en lumière non seulement l'importance clé des engrais pour les agriculteurs burundais, mais aussi la pression croissante sur les capacités d'approvisionnement du pays, rendant d'autant plus impérative une gestion transparente et efficace.
Le gouvernement du Burundi accorde annuellement des subventions substantielles à l'usine Fomi, le principal producteur local d'engrais. Ces subventions visent à soutenir la production nationale et à rendre les engrais plus accessibles et abordables pour les agriculteurs. Malgré cet appui financier conséquent, la société Fomi a rencontré des difficultés persistantes, notamment en raison de l'insuffisance chronique de devises étrangères nécessaires à l'importation des matières premières indispensables à la fabrication de ses produits. L'octroi de ces subventions est un élément clé de la politique agricole du pays, conçu pour stimuler la productivité et assurer la sécurité alimentaire.
Problèmes persistants et méfiance grandissante des agriculteurs
Malgré les efforts et les subventions gouvernementales, la situation sur le terrain reste préoccupante pour de nombreux agriculteurs. Certains d'entre eux, répartis dans plusieurs régions burundaises, rapportent attendre depuis un an, voire plus, des engrais pour lesquels ils ont pourtant déjà effectué le paiement. Cette situation génère des frustrations notables et un profond sentiment d'injustice au sein des communautés agricoles, qui dépendent de ces intrants pour assurer la survie de leurs récoltes et, par extension, de leurs moyens de subsistance. Les retards de livraison affectent directement la planification des cultures et la productivité des exploitations, menaçant la sécurité alimentaire des familles et du pays.
La qualité des engrais produits par la société Fomi fait l'objet de débats et de questionnements parmi les agriculteurs. Des interrogations subsistent quant à l'efficacité réelle de ces produits et à leur capacité à répondre de manière optimale aux besoins agronomiques spécifiques des cultures locales et aux conditions pédologiques du Burundi. Ces discussions autour de la qualité ajoutent à l'incertitude des producteurs et minent la confiance dans les produits disponibles sur le marché.
Vianney Ndayisaba, coordinateur national d'Aluchoto, a particulièrement insisté sur la gravité de la situation, soulignant que certains agriculteurs ont versé des fonds pour des engrais il y a près de quatre ans sans avoir été servis à ce jour. Cette attente prolongée, sans livraison des produits payés, met en lumière des défaillances significatives et structurelles dans le système de distribution et de gestion des commandes d'engrais. De telles situations érodent la confiance des agriculteurs envers les mécanismes d'approvisionnement mis en place par l'État et la société Fomi.
Vianney Ndayisaba a également formulé des accusations graves, mettant en cause des autorités du parti CNDD-FDD et du gouvernement, ainsi que des hauts gradés de la police et de l'armée. Selon ses allégations, ces personnalités recevraient d'importantes quantités d'engrais sans commandes préalables ni respect des procédures établies. Ces accusations suggèrent une distribution inéquitable et potentiellement corrompue des ressources, ce qui se ferait au détriment des petits exploitants agricoles qui respectent scrupuleusement les procédures de commande et de paiement. Une telle pratique, si avérée, pourrait exacerber le sentiment d'injustice et de favoritisme parmi les agriculteurs, sapant les efforts de développement agricole.
À l'inverse, une autre réalité se dessine chez les producteurs qui approvisionnent les marchés autour de Bujumbura, notamment ceux des provinces de Cibitoke et Bugarama. Ces agriculteurs parviennent à s'approvisionner régulièrement en achetant leurs propres semences et produits phytosanitaires, et ce, sans recourir aux subventions gouvernementales. Cette approche alternative, basée sur l'autonomie, l'initiative individuelle et l'achat direct sur le marché, contraste fortement avec les difficultés rencontrées par d'autres agriculteurs dépendants des circuits subventionnés et souvent défaillants. Elle met en évidence une capacité d'adaptation et une certaine indépendance vis-à-vis des systèmes de distribution étatiques, suggérant des voies différentes pour garantir l'accès aux intrants agricoles, potentiellement plus résilientes et efficaces.
Analyse et propositions d'experts pour une réforme durable
Face à cette crise multifacette, plusieurs experts burundais ont partagé leurs analyses et propositions pour réformer le secteur des engrais. Faustin Ndikumana, directeur de l'organisation Parcem, a exprimé de sérieuses craintes que le nouveau processus d'enregistrement des agriculteurs et de leurs besoins en engrais, bien qu'intentionné, n'ouvre la porte à de nouvelles formes de corruption et à des détournements de fonds, si des mécanismes de contrôle rigoureux ne sont pas mis en place. Pour contrer ce risque, Faustin Ndikumana suggère de confier la mission d'enregistrement des agriculteurs à des organisations de la société civile ou à des coopératives agricoles reconnues, afin d'assurer une plus grande transparence et une meilleure redevabilité dans le processus.
De son côté, Patrice Ndimanya, professeur et expert en économie rurale et agricole à l'Université du Burundi, estime que la crise des engrais nécessite une analyse approfondie qui va bien au-delà des simples problèmes d'approvisionnement ou de logistique. Selon lui, il est clé de remettre en question les priorités et l'efficacité du système actuel de subventions aux engrais. Patrice Ndimanya suggère que le Burundi devrait s'interroger sérieusement sur sa capacité à financer durablement son secteur agricole avec les politiques actuelles.
L'expert observe qu'une part importante et disproportionnée du budget alloué à l'agriculture est actuellement concentrée sur les engrais, tandis que d'autres besoins essentiels et complémentaires du secteur agricole reçoivent un soutien moindre. Il cite notamment les équipements agricoles modernes, les produits phytosanitaires, les infrastructures de conservation post-récolte, les systèmes de transport des produits agricoles et l'alimentation du bétail. Patrice Ndimanya questionne également le ratio coûts-avantages des subventions et des secteurs ciblés, en particulier les investissements significatifs dans des céréales comme le maïs sur de petites exploitations, dont la rentabilité à long terme pourrait être limitée.
Pour remédier à ces déséquilibres, Patrice Ndimanya propose de dépolitiser entièrement la distribution des engrais. Il suggère que l'État et l'administration se retirent de ce processus opérationnel, pour se concentrer plutôt sur leur rôle régalien d'application des normes, de régulation du marché et de facilitation d'un environnement propice aux affaires. Il propose également une meilleure valorisation des ressources locales, telles que le compost enrichi et les biostimulants, qui pourraient offrir des alternatives durables et moins coûteuses aux engrais chimiques importés. L'expert reconnaît la contribution de Fomi à l'industrialisation du fumier local, un pas positif vers l'autonomie, mais estime que l'entreprise devrait fonctionner comme tout autre fournisseur d'intrants sur un marché concurrentiel, sans bénéficier d'avances publiques ni de subventions directes qui faussent la concurrence et créent des dépendances.
Enfin, Gilbert Nyandwi, président de Capad, a pour sa part manifesté son soutien à la mesure visant à enregistrer les agriculteurs et leurs besoins en engrais. Il estime que cette démarche, si elle est mise en œuvre de manière transparente et équitable, pourrait constituer une première étape essentielle vers une meilleure gestion et une distribution plus juste des ressources agricoles au Burundi. Le défi réside désormais dans la capacité du gouvernement à écouter ces voix expertes et à traduire ces analyses en réformes concrètes et durables, pour le bénéfice de tous les agriculteurs burundais.