Matana : Jeunes et femmes s'organisent pour un avenir meilleur malgré les défis

Enock Dukundumuremyi : « L’inactivité pousse certains jeunes vers l’alcool et les drogues »
Photo via Iwacu-burundi

Dans la commune de Matana, les jeunes et les femmes s'organisent pour développer des activités économiques en dépit des obstacles. Cette commune est constituée des anciennes communes de Mugamba, située dans l'ex-province de Bururi, et de Songa, ainsi que de la zone de Mahwa, qui faisait partie de l'ancienne commune de Ryansoro dans l'ex-province de Gitega. Des initiatives voient le jour, notamment dans les métiers techniques ou l'entrepreneuriat, pour répondre aux besoins locaux et créer des opportunités. Ce dynamisme est d'autant plus remarquable que la commune de Matana, de par sa composition géographique et son histoire administrative, présente un tissu social et économique complexe.

À Matana, Ange Channella Ndikumwenayo, une femme de 28 ans résidant dans la zone, s'implique activement dans ces efforts de développement. Son engagement témoigne de la volonté des jeunes femmes de prendre en main leur destin économique. Godefroid Nihorimbere, âgé de 29 ans et habitant la colline de Mugano, apporte un éclairage clé sur les difficultés rencontrées par les jeunes entrepreneurs. Il explique que « quand nous partons chercher ces machines, il y a des commandes que nous ne pouvons pas exécuter ici, et les clients ne nous trouvent pas », soulignant ainsi les lacunes persistantes en équipements adaptés et en accessibilité pour leur clientèle. Ces contraintes logistiques et matérielles freinent la croissance de leurs entreprises et limitent leur capacité à répondre efficacement à la demande locale.

Dynamiques associatives et entrepreneuriales

Jean-Claude Manirambona, un jeune homme de 28 ans résidant dans la zone de Matana, fait également face à des défis significatifs dans son activité entrepreneuriale. Il exprime les difficultés de commercialisation de ses produits avec une frustration palpable, déclarant : « Vous voyez que tout ce que nous avons fabriqué est encore là. Il est difficile d’avoir des clients ces derniers temps et, par conséquent, nous manquons de travail lorsque nos produits ne se vendent pas. » Cette situation met en lumière les problèmes de débouchés commerciaux et la nécessité de renforcer les chaînes de valeur locales. Yves Delux Nduwayo, un jeune entrepreneur de 29 ans habitant la colline de Mugano, note pour sa part les problèmes récurrents liés à l'approvisionnement en énergie, un facteur essentiel pour toute activité productive. Il rapporte : « Il arrive que nous ayons des marchés et que le courant parte. Cela devient un véritable problème. » Ces coupures d'électricité imprévues perturbent la production, entraînent des retards de livraison et peuvent nuire à la réputation des jeunes entrepreneurs auprès de leurs clients.

La participation des jeunes à la gestion locale est notable, puisque plus de 70% des zones sont dirigées par des jeunes. Cette implication active se manifeste également au sein d'associations où les femmes jouent un rôle de premier plan. Certaines femmes contribuent hebdomadairement à ces associations par des cotisations de 5 000 francs. Ces fonds, collectés collectivement, permettent d'offrir des opportunités financières vitales à leurs membres, créant ainsi un filet de sécurité économique et un levier pour l'investissement.

Annick, membre de l'Association Nawe nuze, est un exemple concret de cette solidarité. Elle peut ainsi accéder à un capital allant jusqu'à 200 000 francs burundais, remboursable sur une période de trois mois. Ces initiatives associatives visent à renforcer l'autonomie économique des femmes, en leur donnant les moyens de lancer ou de développer leurs propres activités génératrices de revenus. Parallèlement, les services de transfert d'argent mobile facilitent ces transactions financières au sein des associations et entre les membres, bien qu'ils engendrent des coûts. Lumitel, par exemple, prélève une commission mensuelle de 5 000 francs pour les échanges d'argent électronique. Ces frais, bien que minimes individuellement, peuvent représenter une somme non négligeable pour des petits budgets et affectent la rentabilité des micro-entreprises.

Défis et obstacles rencontrés

Enock Dukundumuremyi, un jeune maçon de 25 ans, constate avec amertume que l'inactivité constitue un facteur d'entraînement pour une partie de la jeunesse locale. Il affirme que « l’inactivité pousse certains jeunes vers la consommation d’alcool et de drogues. » Cette situation note un défi social préoccupant pour la commune, où le manque d'opportunités professionnelles peut conduire à des comportements à risque et à une dégradation du tissu social. La prévention et l'accès à des alternatives saines deviennent alors primordiales pour cette frange de la population.

Un problème important et visible à Matana est la consommation des boissons fortement alcoolisées, vendues en sachets plastiques, connues sous les appellations locales de « udusarabwayi » ou « bangala ». Ces produits, souvent de fabrication artisanale et de qualité douteuse, représentent un enjeu majeur de santé publique en raison de leur forte teneur en alcool et des risques qu'ils posent pour la santé des consommateurs. Au-delà des aspects sanitaires, leur consommation excessive est également liée à des problèmes de cohésion sociale, d'insécurité et de violence, en particulier lorsqu'elle est associée aux difficultés économiques et au manque d'opportunités pour certains jeunes désœuvrés. La prolifération de ces boissons bon marché complique les efforts de développement et de responsabilisation de la jeunesse.

Les agriculteurs locaux, pilier de l'économie rurale de Matana, font face à de graves difficultés d'approvisionnement en intrants essentiels. Certains d'entre eux n'ont toujours pas reçu les engrais qu'ils avaient payés il y a deux ans. Ce délai de livraison inacceptable impacte directement la productivité agricole et la capacité des cultivateurs à planifier leurs récoltes, créant ainsi une incertitude économique profonde et menaçant la sécurité alimentaire des ménages. La non-réception des intrants à temps peut entraîner des baisses de rendement considérables, mettant en péril les revenus des agriculteurs et leur capacité à subvenir aux besoins de leurs familles.

La situation est aggravée par les prix des engrais, qui varient de manière significative et souvent de façon défavorable aux petits exploitants. Alors qu'un sac de 25 kg coûte normalement 25 000 FBu, certains commerçants peu scrupuleux revendent les engrais à environ 6 000 FBu le kilogramme. Cette disparité de prix, avec un coût unitaire bien plus élevé chez certains vendeurs, met en lumière des problèmes de régulation du marché, de spéculation et d'accès équitable aux ressources agricoles pour les agriculteurs de Matana. Ces pratiques abusives réduisent encore davantage la rentabilité des cultures et augmentent la vulnérabilité des agriculteurs face aux chocs économiques.

Face à ces défis, des voix s'élèvent pour appeler à une meilleure organisation et à un soutien accru. Godefroid Nihorimbere, l'entrepreneur, insiste sur la nécessité de structurer davantage les initiatives : « Nous demandons qu’il y ait une bonne organisation et que nous puissions avoir des machines ici. » Cette requête met en évidence le besoin d'infrastructures et d'équipements collectifs ou mutualisés pour permettre aux jeunes d'être plus compétitifs et de diversifier leurs activités. De même, Jean-Claude Manirambona, confronté aux difficultés de commercialisation, plaide pour un accompagnement dans la recherche de débouchés : « Nous demandons qu’on nous aide à chercher des marchés pour nos produits afin que nous puissions travailler. » Un soutien à la commercialisation, que ce soit par l'organisation de foires locales, l'accès à des plateformes de vente en ligne ou la mise en relation avec des acheteurs plus importants, pourrait grandement améliorer la situation des jeunes producteurs.

Contexte et potentiel de Matana

Malgré ces obstacles, la commune de Matana recèle un potentiel considérable. Elle figure parmi les dix communes ayant bénéficié de plusieurs financements, a indiqué le président de la CDFC. Ce dernier a également affirmé que Matana regorge de richesses potentielles pour ceux qui sont prêts à travailler. Cette perspective met en lumière les opportunités offertes dans cette localité, malgré les défis socio-économiques précédemment évoqués. Ces financements, s'ils sont bien gérés et orientés vers des projets structurants, peuvent servir de catalyseur pour le développement local et la création d'emplois durables.

Jean-Paul Nsabiyumva, qui s'exprimait sur l'implication des jeunes dans la gouvernance locale, a souligné leur présence croissante et leur rôle actif. Il a précisé : « Dans les conseils communaux, il y a des jeunes même s’ils ne sont pas encore nombreux. Par contre, plus de 70 % des zones sont dirigées par des jeunes. » Cette statistique illustre une dynamique d'engagement de la jeunesse dans la gestion des affaires publiques à Matana, ce qui est un signe encourageant pour l'avenir. La présence de jeunes à des postes de décision au niveau des zones peut favoriser une meilleure prise en compte de leurs préoccupations et une adaptation plus rapide des politiques locales aux besoins de cette tranche d'âge.

Jean-Paul Nsabiyumva a par ailleurs affirmé qu'un soutien financier est disponible pour les initiatives sérieuses. « Lorsqu’un jeune présente un projet sérieux qui nécessite un financement, il peut l’obtenir », a-t-il déclaré. Cette déclaration suggère l'existence de mécanismes de financement accessibles, destinés à encourager l'entrepreneuriat et l'innovation au sein de la jeunesse de Matana. Ces opportunités contrastent avec les difficultés d'accès aux équipements et aux marchés mentionnées par certains jeunes entrepreneurs, soulignant peut-être une lacune dans la diffusion de l'information ou dans la simplification des procédures d'accès à ces fonds. Il est clé que ces dispositifs de financement soient bien connus, transparents et facilement accessibles pour maximiser leur impact sur le développement économique et social de la commune. En renforçant la capacité des jeunes à élaborer des projets solides et en facilitant leur accès aux ressources nécessaires, Matana peut transformer ses défis actuels en opportunités de croissance et de prospérité partagée.