Sopebu : La distribution inéquitable du carburant au Burundi suscite l'indignation

Au Burundi, la création de la Société pétrolière du Burundi (Sopebu) par décret présidentiel le 20 février 2024, en pleine pénurie de carburant, suscite l'indignation en raison de la distribution inéquitable des produits pétroliers. Cette décision est intervenue alors que le pays traversait une grave crise d'approvisionnement en carburant, soulignant l'urgence de la situation. Sopebu a pour mission d'assurer une « distribution équitable des produits pétroliers dans les différentes localités du pays », bien que la situation actuelle contredise cet objectif. Faustin Ndikumana, un observateur burundais, note que le carburant est un produit stratégique essentiel à la mobilité, aux services publics et privés, ainsi qu'aux activités économiques. Il dénonce une « véritable injustice sociale » et estime que « ce qui se passe actuellement dépasse l’entendement », car la pénurie paralyse l'économie et alimente l'inflation.

Gabriel Rufyiri, de l'Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (Olucome), rappelle que la Constitution et la vision 2040-2060 du Burundi consacrent le principe de « l’équité sociale dans le partage des biens publics ». Il met en garde contre une situation où « une société ne peut fonctionner durablement lorsqu’une minorité bénéficie de privilèges pendant que la majorité supporte seule les conséquences de la pénurie ». Cette inégalité flagrante, selon lui, risque de miner la cohésion sociale et la stabilité économique à long terme. La mise en place de la Sopebu, censée apporter une solution à la crise des carburants, semble avoir, dans les faits, exacerbé les disparités.

Privilèges et pénurie

Lors d'une session plénière en juin 2024, un député a suggéré de raccourcir les travaux parlementaires pour permettre aux élus de rentrer chez eux, une proposition qui a mis en lumière les difficultés liées à la pénurie de carburant. Cet événement a révélé l'ampleur des perturbations causées par le manque de carburant, même au sein des institutions étatiques. Peu après cette session de juin 2024, la Société pétrolière du Burundi (Sopebu) a commencé à approvisionner les députés en carburant. La liste des bénéficiaires s'est ensuite étendue pour inclure les employés de plusieurs ministères clés, notamment la Défense nationale, l'Intérieur et la Sécurité publique, le Commerce, les Finances et la Justice, ainsi que le Secrétariat général de l'État. Des institutions financières comme la Banque de la République du Burundi (BRB) et l'Office burundais des recettes (OBR) ont également été ajoutées à cette liste.

Les employés de la Banque de la République du Burundi (BRB) et de l'Office burundais des recettes (OBR), de même que ceux des organisations internationales et des banques commerciales, figurent aussi parmi les catégories privilégiées. Ces bénéficiaires reçoivent leur carburant sans avoir à faire face aux longues files d'attente, selon un calendrier hebdomadaire établi à des points d'approvisionnement dédiés. Un utilisateur privé identifié sous le nom de N.D. A rapporté qu'une station-service avait été spécifiquement réservée aux « VIP », désignant les employés de l'OBR et de la BRB. Cette pratique, qui crée un système à deux vitesses, est perçue comme une source d'injustice et de frustration pour la majorité de la population. La Sopebu, quant à elle, n'a pas rendu publics les critères ayant présidé à la sélection de ces bénéficiaires privilégiés du carburant, ce qui alimente la suspicion et le sentiment d'opacité.

Jean Ndenzako, de l'observatoire de la gouvernance Parcem, a déclaré que « le carburant n’est plus attribué à ceux qui en ont le plus besoin pour produire des richesses, transporter des marchandises ou développer leurs activités, mais en fonction de critères administratifs. Cela freine la production, le commerce et les services ». Monsieur Ndenzako a précisé que « ces démarches mobilisent du temps et des ressources sans créer de valeur pour l’économie ». Il a en outre affirmé que le système de distribution actuel ne résolvait pas la pénurie, mais la déplaçait. « Il déplace simplement la pénurie. Pendant que certains sont servis en priorité, les autres attendent davantage ou sont contraints de se tourner vers le marché parallèle », a-t-il expliqué. Il a conclu que « la question n’est donc pas de savoir s’il faut rationner les carburants en période de pénurie, mais de déterminer combien de temps un tel système peut être maintenu sans aggraver les inégalités, ralentir l’activité économique et fragiliser la confiance des citoyens dans les mécanismes de distribution ». Cette approche, loin de stabiliser le marché, semble plutôt le désorganiser et creuser le fossé entre différentes catégories de la population.

Conséquences économiques et sociales

Les chauffeurs de taxi et les particuliers font face à des semaines d'attente interminables aux stations-service burundaises. Nombreux sont ceux qui témoignent de cette situation. Un chauffeur de taxi a ainsi affirmé n'avoir pas pu s'approvisionner en carburant auprès d'une station-service en plus de cinq mois. Cette pénurie affecte directement leurs revenus et leur capacité à travailler, plongeant de nombreuses familles dans la précarité. L'immobilisation forcée des véhicules a des répercussions en cascade sur l'ensemble de l'économie, réduisant la mobilité des travailleurs, l'acheminement des marchandises et l'accès aux services essentiels.

La pression financière sur les chauffeurs de taxi est accentuée par diverses charges. En plus des difficultés d'accès au carburant, ils doivent s'acquitter de 15 000 FBu de taxes municipales et de 20 000 FBu de frais de stationnement. Ces montants s'ajoutent à d'autres taxes annuelles, réduisant d'autant leur marge de manœuvre et leur capacité à générer des revenus suffisants pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Cette situation est d'autant plus critique que le carburant est un intrant indispensable à leur activité.

Faustin Ndikumana, un observateur burundais, a souligné la disparité des prix du carburant. Pour une minorité de privilégiés, le prix officiel se maintient autour de 4 000 FBu le litre. Cependant, sur le marché parallèle, le même litre peut atteindre jusqu'à 15 000 FBu, créant ainsi une divergence significative et un fardeau économique disproportionné pour la majorité des usagers. Cette différence de prix colossale illustre l'ampleur de la spéculation et l'inefficacité du système de distribution officiel. Elle pousse de nombreux citoyens à se tourner vers le marché noir, souvent au détriment de leur budget déjà serré.

Gabriel Rufyiri, de l'Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (Olucome), a quant à lui affirmé que les prix actuels du carburant au Burundi ne reflètent pas les réalités du marché régional. Il a noté que dans cette région, les prix peuvent dépasser 10 000 FBu le litre. Cette observation met en lumière une potentielle déconnexion entre la tarification pratiquée et les dynamiques économiques environnantes, suggérant des tensions sur les coûts d'approvisionnement ou des subventions non viables. Cette situation contribue à un marché du carburant fragmenté et inéquitable, avec des conséquences directes sur le pouvoir d'achat et l'économie locale. La pénurie de carburant, selon M. Rufyiri, est une source majeure des tensions actuelles au Burundi, exacerbant les frustrations et les inégalités.

Analyse des experts

La Société pétrolière du Burundi (Sopebu) n'a pas rendu publics les critères ayant présidé à la sélection des bénéficiaires privilégiés du carburant, selon les observateurs. Cette absence de transparence soulève des questions quant à l'équité et à la légitimité du processus de distribution. Faustin Ndikumana, un observateur burundais, a noté que la mise en place d'un système de rationnement est révélatrice de stocks insuffisants. Pour lui, le fait même de devoir rationner le carburant est un aveu implicite de l'incapacité à satisfaire la demande globale du pays.

Monsieur Ndikumana a également déclaré que la rareté d'un produit favorise l'émergence de la spéculation et l'adoption de pratiques qualifiées de « clientélistes ». Ces pratiques, où l'accès aux ressources est déterminé par des liens personnels ou politiques plutôt que par le besoin ou le mérite, sapent les principes de bonne gouvernance et d'équité. Gabriel Rufyiri, de l'Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (Olucome), a pour sa part souligné que la pénurie de carburant constitue une source majeure des tensions actuelles au Burundi. Il insiste sur le fait que cette crise n'est pas seulement économique, mais qu'elle a des ramifications sociales et politiques profondes, menaçant la stabilité du pays.

Monsieur Rufyiri a estimé que la responsabilité de cette situation incombe au gouvernement burundais et à la Banque de la République du Burundi (BRB) pour leur incapacité à mobiliser suffisamment de devises étrangères nécessaires à l'importation de carburant. Il pointe du doigt une gestion macroéconomique déficiente qui n'a pas permis d'assurer les approvisionnements essentiels. Il a suggéré que les activités d'importation et de commercialisation du carburant soient rendues aux opérateurs économiques afin de résorber les difficultés actuelles. Selon lui, la libéralisation du marché, sous une régulation appropriée, pourrait apporter une solution plus durable et plus efficace que le monopole étatique actuel.

Propositions de réforme

Face à cette crise persistante, plusieurs experts ont formulé des propositions pour réformer le système de distribution de carburant. Jean Ndenzako, de l'observatoire de la gouvernance Parcem, a plaidé pour une réforme progressive du système de distribution de carburant. Cette réforme devrait inclure des ajustements de prix transparents et la mise en place de mécanismes de protection pour les ménages vulnérables. L'objectif est de s'assurer que les prix reflètent mieux les réalités du marché tout en atténuant l'impact sur les populations les plus fragiles. Il note l'importance d'une transition en douceur pour éviter de nouvelles perturbations économiques et sociales.

Faustin Ndikumana, un observateur burundais, a suggéré qu'un prix du litre de carburant fixé entre 7 000 et 8 000 FBu permettrait d'égaliser les citoyens face à l'approvisionnement, de réduire le marché noir et de stimuler l'économie nationale. Selon lui, un tel ajustement tarifaire, bien que potentiellement impopulaire à court terme, aurait le mérite de stabiliser le marché, de décourager la spéculation et de garantir une disponibilité plus équitable pour tous. Il argue que cela permettrait également de générer des recettes pour l'État, qui pourraient être réinvesties dans d'autres secteurs.

Gabriel Rufyiri, de l'Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (Olucome), a comparé la pénurie actuelle de carburant à une précédente pénurie de sucre. Cette dernière avait été résolue lorsque le gouvernement burundais avait autorisé les importations par des opérateurs économiques privés. Ce précédent historique, selon M. Rufyiri, offre une feuille de route claire pour résoudre la crise actuelle des carburants. Il estime que le retour à un marché plus ouvert et concurrentiel est la clé pour garantir un approvisionnement stable et équitable pour tous les citoyens burundais, évitant ainsi les injustices et les perturbations économiques qui caractérisent la situation actuelle.