Transformation du centre semencier de Kigarika en camp militaire : inquiétudes au Burundi

Burundi : derrière la FRAD, les craintes d’une recomposition discrète de l’armée
Photo: SOS Médias Burundi via Sosmediasburundi

Au Burundi, le centre semencier public de Kigarika, situé dans la commune de Ruyigi, province de Buhumuza, a été transformé pour accueillir un camp d'entraînement militaire. Cette installation, qui était auparavant une infrastructure agricole essentielle, est désormais dédiée à la formation de la Force de Réserve et d’Appui au Développement (FRAD). Le lancement officiel de ces activités d'entraînement a été supervisé par le General-Major Ignace Sibomana, qui dirige la FRAD, marquant ainsi un changement significatif dans l'utilisation de ce site stratégique.

Formation et recrutement des Imbonerakure

Sur le site de Kigarika, plus de 200 membres des Imbonerakure, la ligue des jeunes du parti au pouvoir, le CNDD-FDD, suivent actuellement une formation militaire intensive. Ces recrues ont été spécifiquement sélectionnées parmi un groupe plus large de plus de 900 militants du parti. Ce rassemblement initial a eu lieu à Cibitoke fin février, après leur retour de la République démocratique du Congo, un élément qui ajoute à la complexité de leur profil et de leur parcours.

Révérien Ndikuriyo, secrétaire général du CNDD-FDD, a personnellement rendu visite aux recrues sur le site de Kigarika. Lors de cette visite, il leur a distribué une somme de 200 000 francs burundais chacun, un geste qui note l'importance accordée à cette formation par la direction du parti.

Les stagiaires proviennent principalement des anciennes provinces de Cibitoke, Bujumbura, Muyinga et Kirundo, des régions clés du Burundi. Selon les informations disponibles, ces recrues sont majoritairement issues de la communauté Hutu. La formation est encadrée par plus de 100 instructeurs expérimentés. La plupart de ces instructeurs sont des personnels militaires dont le départ à la retraite est prévu entre 2026 et 2027. Cette implication de cadres militaires approchant de la fin de leur carrière dans ce programme de formation spécifique est un détail notable, suggérant une transmission de compétences et d'expérience à une nouvelle génération de forces. La présence de ces instructeurs, dont l'expertise est reconnue, garantit un niveau de formation militaire structuré et approfondi pour les jeunes Imbonerakure.

Impacts sur la sécurité alimentaire et la vie locale

Le site de Kigarika, d'une superficie d'environ 110 hectares, était auparavant une ressource agricole vitale pour la région. Il était spécifiquement dédié à la production de semences certifiées, incluant des cultures essentielles comme le maïs, ainsi que divers légumes et fruits. La transformation de ce centre agricole en camp militaire a entraîné la suspension complète de ses activités de production.

Selon les estimations, cette suspension a provoqué des pertes de plus de 10 000 tonnes de production agricole, un volume considérable pour l'économie locale et la sécurité alimentaire du Burundi. Ces pertes sont évaluées financièrement entre 8 et 12 milliards de francs burundais. Pour donner une perspective sur l'ampleur de ces pertes, ce montant correspond à la ration annuelle de céréales nécessaire pour nourrir entre 80 000 et 100 000 personnes. Cette conversion du site pose donc des questions sérieuses sur ses répercussions à long terme sur l'approvisionnement alimentaire et la vulnérabilité des populations.

Au-delà des impacts agricoles, la transformation du site a également des conséquences directes sur la vie quotidienne des habitants des environs. Des résidents locaux rapportent des restrictions d'accès aux points d'eau, essentiels pour leurs besoins quotidiens, et la fermeture de certaines routes de passage qui servaient auparavant à la circulation locale autour du site de Kigarika. Ces mesures de sécurité, imposées par la nouvelle vocation militaire du lieu, perturbent les habitudes et l'accès aux ressources pour les communautés avoisinantes.

Des témoignages d'habitants font état d'observations inhabituelles. Certains résidents déclarent avoir entendu parler le kiswahili et le kinyarwanda par des groupes présents sur le site ou lors d'exercices observés dans les environs immédiats. Ces langues, bien que parlées dans la région des Grands Lacs, ne sont pas les langues principales du Burundi, le kirundi et le français étant les langues officielles. Ces observations alimentent les interrogations et les inquiétudes quant à l'identité et l'origine de certaines personnes présentes sur le site d'entraînement.

Contexte et implications politiques

La transformation du centre de Kigarika et la formation des Imbonerakure s'inscrivent dans un contexte politique et sécuritaire burundais complexe. Un officier de la Force de défense nationale du Burundi (FDNB), qui a requis l'anonymat en raison de la sensibilité du sujet, suggère que ces recrues pourraient être destinées à remplacer progressivement les anciens combattants issus des Partis et Mouvements Politiques Armés (Ex-PMPA) arrivant à l'âge de la retraite. Ce processus de remplacement interviendrait dans le cadre de l'intégration des forces armées burundaises, un enjeu hérité des accords de paix.

Les Accords d'Arusha, signés en août 2000, ont marqué un tournant historique en mettant fin à la longue guerre civile au Burundi. Ces accords ont non seulement permis l'intégration des mouvements armés au sein de l'armée nationale, mais ils ont également établi un cadre fondamental pour la composition des forces de sécurité. Ce cadre inclut des quotas ethniques et des mécanismes d'intégration des anciens groupes armés, visant à garantir une représentation équilibrée et à consolider la paix. La perspective de voir des membres des Imbonerakure intégrer l'armée soulève des questions sur le respect de ces équilibres établis par les accords.

Parallèlement, la situation régionale ajoute une couche de complexité. Un rapport interne du ministère congolais de l'Intérieur et de la Sécurité a estimé que plus de 29 000 soldats burundais avaient été déployés dans l'est de la République démocratique du Congo entre août 2022 et décembre 2025. Ce déploiement massif s'inscrit dans un contexte régional complexe de lutte contre les groupes armés et de maintien de la stabilité, où le Burundi joue un rôle actif.

Le General-Major Ignace Sibomana, qui dirige la FRAD et a supervisé le lancement de la formation à Kigarika, a lui-même été observé à Uvira, une ville stratégique en République démocratique du Congo. Ses missions à Uvira étaient liées à la sécurisation des déplacements des autorités congolaises. Sa présence dans cette région frontalière note son rôle dans les opérations conjointes ou de soutien à la sécurité dans l'est du Congo, un théâtre d'opérations où les forces burundaises sont fortement impliquées. L'ensemble de ces éléments régionaux et nationaux confère une dimension stratégique particulière à la transformation du centre de Kigarika et à la formation des Imbonerakure, soulevant des interrogations sur les intentions et les implications à long terme de cette initiative.